Billets d'humeurs

Aguigui Mouna, Diogène contemporain

Voici le portrait d’une grande figure parisienne, un clochard céleste qui inspira Coluche, un philosophe visionnaire qui, juché sur une poubelle devant le Centre Beaubourg, prêchait la Vélorution et inventait le Vélib’.

Nom : Mouna. Prénom : Aguigui

Autrefois, dans la capitale de Giscardie, le parvis de la cathédrale Beaubourg dédiée à la Culture était le rendez-vous du fleuron des artistes de rue du Royaume. Dans le brouhaha de la foule attirée par les saltimbanques, jongleurs, funambules et fakirs, soudain retentissait le tintement incongru d’une cloche à vache. Un nom circulait alors dans la foule : « C’est Mouna ! » Ledit Mouna arrivait aux alentours de 16 heures, toujours en vélo. Ses fans entraînaient ceux qui ne le connaissaient pas encore, et un attroupement se formait autour du conteneur à ordures sur lequel s’était juché un olibrius aux allures de clodo pittoresque.

Une revue de presse improvisée tordante et décapante

C’était un petit binoclard barbu beuglant d’une voix aigue des slogans tordus. Coiffé d’une casquette large couverte de badges, vêtu d’une veste informe décorée de colifichets, de médailles et d’une épingle à nourrice géante, cet Indien ( version Gandhi ) sorti de sa réserve lançait son cri de guerre : « Hi aguigui aguigui à gogo mais pas gaga, aguigui Mouna ! »
Avant Coluche et Bedos qui passèrent à leur tour maîtres dans l’exercice, il prenait des coupures de journaux dans son sac et commençait sa « revue de presse » en citant les gros titres pour dénoncer les hypocrisies d’une société aliénante basée sur le culte du Fric et de l’Ordre. « Je fous la merde pour que ça sente meilleur plus tard ! » clamait-il en brandissant une brosse à vécés transformée pour l’occasion en sceptre de Roi des Fous.

« J’irai cracher sur vos bombes ! »

Il fallait souvent tendre l’oreille pour le suivre. Sa bouche édentée débitait en rafales des slogans hilarants dont certains sont restés dans la mémoire collective, tandis qu’il enfourchait ses deux grands chevaux de bataille : l’antimilitarisme, qu’il contracta dès 1939 à l’armée, et le refus du nucléaire.
« J’irai cracher sur vos bombes ! Halte à la farce de frappe ! Non au nucléaire, oui à l’atome… de Savoie ! ( il secouait alors sa cloche à vache, fidèle à ses origines savoyardes ) Mieux vaut être actif aujourd’hui que radioactif demain ! L’écologie contre l’Ego-logique ! Y a pas de planète de rechange ! »
Devant les badauds amusés, il détournait les slogans des publicités, improvisait des formules à l’emporte-pièce, « fouteur de paix » à cent lieues du pacifisme bêlant. Avant de s’éclipser, il jetait des poignées de grains de blé et d’orge sur son auditoire, en disant : « Prenez-en de la graine ! » Le prédicateur sans chapelle Mouna semait des germes de prise de conscience dans les esprits.

Un Don Quichotte des temps modernes… avec ses contradictions

Sous ses allures de farfadet fada mi-chemineau mi-curé défroqué, ce Don Quichotte des temps modernes qui s’attaquait aux centrales nucléaires comme son illustre modèle aux moulins à vents, avait tout à fait conscience d’être un précurseur. Car il savait que l’avenir lui donnerait raison. En continuant comme ça, on allait droit dans le mur… du con !
La modestie – cette vertu bourgeoise – ne l’étouffait guère.
Il se définissait comme un Cosmonaute du subconscient. Il vendait à la criée son canard, le Mouna Frères, « journal anti-robots », qu’il faisait imprimer quand il était en fonds, et qu’il trimballait par liasses dans une remorque à vélo. Son journal appelait à l’objection de conscience, s’insurgeait contre le scandale des sans-logis, appelait à la Résistance anti-publicitaire, lançant le collectif RAP. Il avait quelque chose de l’Abbé Pierre, pas seulement dans le physique. D’ailleurs, il citait souvent Jésus et son message d’Amour dévoyé. Assez contradictoire, pour un anar …Cependant, Mouna était aussi de la vieille école, et s’il n’approuvait qu’une guerre, celle des boutons, il était quand même pétri de valeurs judéo-chrétiennes. Mais c’était d’abord un révolté permanent. Toujours la colère faisait chevroter sa voix, hachait son verbe haut. « Libérez Franck Ternisien ! » martelait-il.

Un bouffon contre la malbouffe

« Mouna, c’est une manif à lui tout seul ! » écrivait Cavanna. Cabu et Siné lui donnaient des dessins. Le considérant comme un dérangé du bocal, les journalistes lui avaient collé l’étiquette pompeuse de « philosophe burlesque ». Il s’en amusait et leur rétorquait : « Les mass medias rendent les masses médiocres ! » Ils ne le prenaient pas au sérieux, ils avaient tort. Cet amuseur public prônait la Vélorution, proposait qu’on remplace les voitures par des vélos. Et trente ans après arriva le Vélib’, qui lui donna raison. Car l’évolution de notre société valide désormais deux ou trois propositions a priori loufoques de celui qui passait pour un doux dingue, un joyeux empêcheur de consommer en rond comme des moutons.
Cette image de bouffon l’arrangeait bien, Mouna ; elle lui permettait de faire passer son message. Quand, lors de la proclamation annuelle du Prix Goncourt, il venait faire le pitre devant chez Drouant où se réunissait l’illustre jury, Robert Sabatier lui lançait, perspicace : « Vas-y Mouna, tu es le meilleur d’entre nous ! », saluant en lui un nouveau Diogène grimaçant mais plein de sagesse.

Il improvise une partie de rugby avec des CRS !

Artiste des mots parmi les saltimbanques, sur le parvis de Beaubourg il ne pouvait pas être arrêté pour trouble à l’ordre public, comme au Quartier latin, ou quand il escaladait avec une souplesse étonnante pour son âge un monument de Paris pour crier plus haut et plus loin. Là, s’il provoquait des attroupements, c’était du spectacle de rue et les cognes ne pouvaient pas l’embarquer. Malin, il avait l’art de mettre les poulets dans sa poche trouée.

Je l’ai vu de mes yeux jouer au rugby avec des CRS ! Cette scène surréaliste s’est déroulée pendant l’été 1977, en Isère, lors du grand rassemblement des anti-nucléaires opposés à la construction du Superphénix de Creys-Malville. Sous une chaleur torride, le face à face manifestants-forces de l’ordre s’éternisait. Quelques uns d’entre nous, dont notre vieux farceur, trompèrent l’ennui en se faisant des passes avec un ballon ovale. Et soudain, Mouna qui avait reçu le ballon le lança à un CRS, qui l’attrapa pour le passer à un collègue. Ainsi, grâce à lui, un bref échange eut lieu entre ennemis irréductibles.

Une génie de l’improvisation, créateur des Monuments aux Vivants

Il avait le génie d’improviser des gestes de fraternité qui brisaient les tabous sociétaux. Cela n’empêcha pas, malheureusement, les brutalités policières : deux jours après, dans les affrontements d’après manif, un militant trouvait la mort. Le lendemain, les CRS chargèrent dès potron-minet notre campement sauvage, matraquant les opposants endormis.
Le plus beau souvenir que j’ai gardé de ce grand rassemblement, c’est l’inauguration en grandes pompes d’un « Monument aux Vivants » édifié par Mouna avec notre aide. Devant ce tas de pierres et d’objets hétéroclites sur lequel était planté un drapeau de la Paix, il avait prononcé un discours loufoque prenant le contrepied des cérémonies militaire en glorifiant la Vie et les vivants. « Soupière, tu retomberas en soupière pour faire bouillir la marmite ! Mieux vaut connaître l’amour de son vivant que la gloire à sa mort. Aimez-vous les uns sur les autres, mes frères et mes sœurs ! » Puis il avait soufflé dans sa corne de brume, son clairon à lui, et nous avait fait chanter en chœur un vibrant Quand les hommes vivront d’amour, son hymne à lui.
C’est là que j’ai perçu toute la bonté, l’humanité et la générosité de l’homme qui se cachait derrière ce vieillard espiègle. La fraternité entre les êtres humains, quelle belle utopie ! Un grand frisson d’émotion était passé parmi nous ce jour-là.

Le clown médiatisé cachait un Grand petit Bonhomme

Après 1985, avec l’avènement des années fric, le vieux Don Quichotte Peace and Love s’était folklorisé. Son antienne de moulin à parole s’était ringardisée, ses appels à l’amour universel étaient dépassés, l’individualisme était roi, « Atome sweet home » devenait le leitmotiv occidental. Mouna n’était plus qu’une figure originale menacée par le gâtisme, une curiosité pour touristes qu’on écoutait sans l’entendre. Beaubourg nettoyait son parvis et devenait une vitrine clean de la culture bourgeoise.
Aguigui, qui avait fait sien l’adage de Picasso : On met longtemps à devenir jeune, rendit son âme pacifiste en 1999, à l’âge de 88 ans. La révolte et le vélo, ça conserve ! Douze ans après sa disparition, son souvenir est encore bien vivace dans le cœur de beaucoup d’entre nous, d’autant que les valeurs de solidarité et de partage reviennent en force, nécessité oblige ! Ce précurseur a préfiguré entre autres le Mouvement Colibris et le Vélib’, traversant Paris sur son vieux clou surchargé de klaxons, de rétroviseurs et d’objets de récup’, se faisant systématiquement arrêter par les flics qui finissaient par rigoler à ses vannes. Quand ils lui demandaient ses papiers, il leur tendait une mallette pleine… de vieux papiers !

« Les temps sont durs, votez mou ! »

Il serait temps d’entendre son message, en ces temps de crise. Les temps sont durs, votez mou ! Avouons que dans l’actuelle campagne présidentielle menée tambour battant par certains candidats-guignols qui se prennent trop au sérieux, nous aurions bien besoin d’un vrai bouffon disant des vérités marquées au coin du bon sens.
Président Mouna… Imaginez un peu la photo du barbu hilare en costume de pingouin dans chaque mairie ! Il a dû en rêver, et en rire, car, imitant son mentor Ferdinand Lop, dont il s’était détaché par la suite, il avait à l’époque posé sa candidature à une élection présidentielle ( encore un point commun avec Coluche… ).
Certains soirs, j’ai l’impression de voir son ombre de nain de jardin planétaire courir sur les murs du Quartier Latin. C’est son fantôme qui vient coller son affiche de candidat, dont le visuel est un gros panard piqué d’une fleur sous ce slogan : « Votez Mouna, c’est le pied ! »

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