Billets d'humeurs

L’addiction, pilier de notre société de consommation

Ces jours-ci,  un gros titre de journal m’interpella : LES FRANÇAIS ACCROS A LA CONSOMMATION. Ca alors ! Accros… comme des drogués ? Les Français seraient donc dépendants des substances que leur fournit le système. Ça donne à réfléchir, non ?
La presse elle-même véhicule donc cette idée que nous sommes tous des intoxiqués. A longueur d’articles, on nous assène de fausses vérités du genre : « Les femmes plus accros à la nourriture que les hommes » , accréditant l’idée que la bouffe peut être elle aussi une drogue.

La presse nous le dit : nous sommes tous accros à la conso.

Encore plus fort : il paraît que les sportifs, eux, parviennent à se doper tout seuls, car c’est leur propre cerveau qui fabrique une drogue naturelle : la dopamine !
Un exemple à ne pas trop suivre, car si chacun parvient à trouver sa drogue tout seul, sans l’aide du système, sans payer pour avoir sa dose, alors à terme c’est la mort de celui-ci ! Mais ne nous inquiétez pas pour lui : il a déjà trouvé la parade. Nous allons voir comment.

« Dior addicts », on vous dit !

Une pub qui s’affiche partout en ce moment à Paris nous avertit : nous sommes tous des DIOR ADDICTS. Même plus accros, addicts ! Car nous vivons dans les superlatifs, n’est-ce pas ? Mordus, on vous dit ! Vous ne pourrez bientôt plus vous en passer. Comme du dernier IPhone aux innovations vraiment renversantes, ou de la console de jeu PS24 qui vous place à l’intérieur du match !
Comment ? Vous ne le saviez pas, que vous étiez addicts ?

Réfléchissez bien : nous sommes tous accros à quelque chose qui fait tourner la Machine à consommer. Que ce soit aux vidéogames, au shopping, à la bagnole, aux fringues de marque, aux mangas, aux tatoos et autre piercings, à BFMTV, aux anti-dépresseurs, au MacDo ou aux menus vegan, aux séries télé, au foot ou au poker, aux sites pornos, à Facebook, aux vidéos sur portable, aux voyages low cost, aux sports extrêmes, aux courses de chevaux ou aux jeux à gratter ( la liste est quasiment infinie ), nous sommes tous ou presque – allons, regardons-nous en face ! – des accros de la conso, d’une façon ou d’une autre.

Notre système de consommation est une machine à addictions

Addict est la traduction anglaise du Maître mot du moment : Accro. Ce n’est pas un hasard si ce qui était à la base un diminutif est devenu un mot en soi, que beaucoup de gens (et même le Larousse !) considèrent comme tel. Et la pub, qui use à outrance de ce terme pour cibler en priorité les ados, nourrit la confusion, profite de ce détournement de sens. Car si l’on remplace accros par accrochés, le message est beaucoup moins glamour… Ca fait tout de suite dépendant, lié, presque malade – c’est négatif, en somme. Alors que son diminutif…
« Nous les ados, on est tous accros à DéliChoco ! »
Simplification du langage, appauvrissement des idées… On condamne la fumette chez les adolescents, mais pas l’addiction à cette « délicieuse » pâte de noisettes fabriquée avec de l’huile de palme, huile ravageuse pour la nature, destructrice pour la jungle de Bornéo !
Les orang-outang en  crèvent ? Outang en emporte le vent du profit ! Ce n’est pas marqué sur l’étiquette du produit, alors…

Le jargon des camés dans notre langage usuel

Ainsi, notre langage courant est-il devenu un quasi-langage de consommation, grevé de mots et d’expressions empruntés à cette langue des camés, ce jargon des junkies qui a fait florès dans les années 60-70. Ce fait culturel est bien le symptôme d’une société occidentale dont presque tous les membres sont des accros à quelque chose.
Des exemples ? Il y en a à la pelle.
« Tu es trop speed ! – Tu délires ! – Ca me fait triper – Je suis cassé ! – Ca me dope ! – c’est un mauvais trip – Je flippe ! – j’ai eu un flash – Je la kiffe ! – j’ai ma dose… – je suis en manque – j’hallucine grave !– c’est planant ! – il décroche – elle est parano ! – il est perché. » Et j’en passe !
Le fait que la plupart des termes utilisés par les junkies soit passé dans le langage courant est révélateur : la Machine nous a transformés depuis notre plus jeune âge en consommateurs, et pour beaucoup, quand nous n’avons pas notre dose d’achats, de jeux, de technologies, de sexe ou que sais-je, nous nous comportons à peu près comme des drogués en manque. Et comme tout drogué qui se respecte, nous augmentons les doses. Et qui se gave ? A votre avis ?

« C’est hyper cool ! » L’emploi abusif des superlatifs

L’emploi à tout bout de phrases du superlatif, le maniement de l’hyperbole, sont communs à notre langage de spectateurs-consommateurs et à celui des junkies. L’emploi immodéré du « trop », les c’est hyper-flippant ou autres j’hallucine grave nous renvoient aux hyperspaces des paradis artificiels chimiques du type LSD.
Le problème, c’est que la descente est souvent un enfer… En l’occurrence, c’est notre langue locale et notre niveau culturel qui font un very bad trip, dévitalisées qu’elles sont par l’abus du superlatif.
Une logique infernale veut donc qu’en tant qu’accros à la consommation nous utilisions une terminologie de drogués. Mais sur ce coup, la Brigade des Stups est larguée ! On se gave de drogues légales dans les hypermarchés, et si l’on ne se sent pas toujours super bien dans nos peaux de camés de la conso, rassurez-vous, la Machine a la solution !

Une économie du manque

Non content d’inventer toujours plus de nouveaux produits addictifs, notre système hightech a pensé aux grands intoxiqués, aux accros en manque, à ceux qui y laissent leur chemise, et même des fois carrément leur maison. Car il sait soigner les maux qu’il crée, le Système ! C’est que ça rapporte, l’après-vente… Là encore, la pompe à fric tourne à plein régime : cures de thalasso, centres de désintoxication, soins thérapeutiques pour décrochages en douceur, tout est prévu, du moment qu’on a la thune pour en bénéficier.
Dopez-vous donc tranquilles à la consommation, braves gens ! N’est-ce pas le meilleur moyen d’oublier votre mal-être, vos dettes, votre aliénation, sans avoir à trop réfléchir ? Ce qu’on vous vent, c’est souvent du vent, mais c’est surtout de l’oubli, de l’ivresse, de l’adrénaline, de la perte de conscience. Toutes substances qui vous permettent de supporter sans trop souffrir le stress de nos vies évaluées, objectivées, consumérisées, code-barrisées…
A bien y réfléchir, on constate que notre modèle économique fonctionne sur le manque. A peu près comme un dealer qui fourgue son matos à des toxicomanes qui dépendent de lui.

Analyser vos désirs pour les devancer

Depuis l’époque faste des 30 Glorieuses, les Français ont basculé dans le « toujours plus ». Toujours plus beau, toujours plus high-tech, toujours plus tendance ! Désormais on ne vend plus des produits, mais des désirs de produits, des fantasmes. On vend des noms, de la marque. De la fumée… Le dealer, c’est la grande distribution, les multinationales, et le pusher, c’est la pub. C’est elle qui a contribué à dédramatiser les termes accro et addict. Elle génère des addictions chez les jeunes, et après avoir porté les boissons sucrées au pinacle et poussé des générations à en consommer, elle vante les mérites des boissons énergisantes depuis que les pouvoirs publics nous alertent sur les dangers du sucre, une drogue dure qui tue lentement.
La pub a toujours su s’adapter…

Les algorithmes au service de l’aliénation consumériste ?

Peu à peu s’est ainsi élaborée une économie du manque, sachant que la frustration bien entretenue portée à son paroxysme booste le besoin d’acheter, de posséder. Nous désirons ce que l’on voit chez le voisin, car nous ne voulons pas avoir moins que lui et déchoir aux yeux de nos enfants.
Mais comme même le marché du manque s’essouffle un peu, vu que le pouvoir d’achat ne suit pas, désormais on devance nos désirs en les analysant grâce aux algorithmes ! Ces petites bêtes numériques s’insinuent dans nos cerveaux, via nos profils de réseaux sociaux, pour lire nos goûts, nos orientations, et nous proposer des produits adaptés. Nous sommes tous des prospects à conquérir ! Et notre liberté individuelle, dans tout ça ? Au final, est-ce moi qui choisis le produit, ou est-ce le produit qui me choisit ?
Vaste question existentielle qui donne un peu le vertige.
Moi, la pub qui lit dans mes pensées, comme dans le film génial de Spielberg Minority report, ça me fout les jetons. Pas vous ?

Les réseaux sociaux nous rendent accros à l’affectif

Mais la pire des dépendances n’est-elle pas affective ? Le smartphone a fait de nous des drogués du message. Soyons honnêtes, lorsque nous ne recevons pas en temps et en heure un texto de la personne aimée, il ne nous faut pas longtemps pour être en manque. A l’inverse, lorsque nous recevons le message tant attendu, cela nous fait l’effet d’un mini shoot : on plane de nouveau, on a notre dose de mamours ! L’émotion devient icône.
Et les accros que nous sommes peuvent à tout moment devenir des tyrans exigeant une réponse hyper rapide quoi qu’il arrive. Ainsi, quand on nous envoie un message personnel, nous sommes sommés d’y répondre, sous peine de perdre le « j’aime » ou le petit cœur qui ponctue les marques d’affection.
Et qui sont les grands gagnants de cette course effrénée au temps réel et à la technologie de pointe pour transmettre nos élans du cœur, bien souvent aussi spontanés que volatiles ? Tous les opérateurs de téléphonie mobile, bien sûr.

Cela ne date pas d’hier…

Un petit rappel historique s’impose pour constater que le système capitaliste prospère depuis ses débuts grâce à une économie du manque.
Au XIXe siècle, les Anglais, dans leur commerce avec les Chinois, leur imposèrent l’achat d’une denrée produite en quantité dans leurs colonies Indiennes : l’opium. C’était une idée géniale de businessman : les thés, les épices et les soieries qu’ils leur achetaient, ils les payaient en opium. Une substance hautement addictive qui ne manqua pas de faire rapidement des ravages dans la société chinoise. A tel point qu’un Empereur, effrayé par la décadence de son peuple sous dépendance, décida d’en interdire l’usage. Les Anglais ne voulurent rien savoir, car l’opium était une manne pour eux : les Chinois, devenus pour la plupart accros, en demandaient toujours plus, et les prix montaient. Du fait de l’interdiction, la contrebande et la criminalité explosèrent, et la guerre devint inévitable. Cela s’acheva par la terrible guerre des Boxers et la chute de l’Empire de Chine. Mais des fortunes colossales s’étaient bâties sur cette dépendance de presque tout un peuple ! C’est ainsi qu’à l’époque, l’équivalent des actuels cartels de la drogue composait une bonne partie de la High Society britannique. No comment…

L’histoire se répète… souvent en pire !

Deux siècles plus tard, rien n’a vraiment changé. Seulement, la substance addictive qui produisait le manque s’est démultipliée. En plus de la religion et de la télé, il y a désormais une kyrielle d’opiums propres à endormir le peuple, à le rendre accro pour mieux le contrôler. Aucun risque, dans ces conditions, qu’éclate une guerre des Boxers. Alors… continuons à consommer, tant que la Machine nous laisse encore un peu de sous pour le faire.
Ne parle-t-on pas, dans les journaux télévisés, de consommateurs de drogues ?
Dans ces conditions, il est logique que les consommateurs que nous sommes ayons adopté la langue des junkies : nous sommes presque tous des drogués à telle ou telle substance, matérielle ou immatérielle. Néo-junkies qui n’ont plus qu’un désir : augmenter les doses ! Pour le plus grand profit de la Machine dealeuse.

En conclusion

Alors, oui, continuons à triper achats sur notre nuage de fumée, à être speed dans les rayons de supermarché chargés de drogues légales, à délirer sur nos écrans 3D pour oublier la sombre réalité. Du moment qu’on a à peu près tous notre dose de drogue dérivative, la Machine n’a pas grand-chose à craindre et elle peut continuer à faire du cash sur notre dos… tranquille !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *